5 Ou comment réaliser l’impossible
Le mot « impossible » est souvent utilisé trop tôt.
Il peut désigner ce qui est logiquement contradictoire, physiquement irréalisable, ou effectivement hors d’atteinte dans un horizon donné. Mais il peut aussi désigner quelque chose de beaucoup plus contingent : une action dont nous ne connaissons pas encore le chemin, une possibilité rendue invisible, un droit sans moyen d’exercice, une coordination qui manque, une porte fermée par une procédure, une ressource présente mais inutilisable.
Le possibilisme ne consiste pas à nier cette différence.
Il consiste au contraire à la rendre examinable.
Ne déclarons impossible que ce que l’exploration rationnelle du Possible, confrontée au Réel, nous donne de bonnes raisons de tenir pour impossible.
Cette phrase n’autorise aucune promesse.
Elle impose une méthode.
5.1 Voir une porte n’est pas encore pouvoir la franchir
Un livre peut montrer qu’une porte est fermée.
Une Machine à Explorer peut découvrir qu’une autre porte existe.
Mais aucune des deux n’a encore rendu quelqu’un capable de la franchir.
C’est ici que commence la différence entre possible et capacité effective.
Une action peut être imaginable sans être praticable. Elle peut être juridiquement autorisée mais administrativement inaccessible. Elle peut être techniquement réalisable mais demander une information que personne ne sait trouver, un déplacement impossible, une somme d’argent indisponible, une compétence absente, une coordination que personne n’assume ou un délai incompatible avec la situation.
La chaîne pertinente n’est donc pas :
idée
→ solution
mais plutôt :
possible identifié
→ facteurs de conversion nécessaires
→ capacité effectivement accessible
→ action
→ réponse du Réel
Réaliser l’impossible, dans le sens où ce livre emploie cette expression, ne signifie donc pas accomplir ce qui est réellement impossible.
Cela signifie chercher ce qui, parmi les impossibilités apparentes, relève en réalité d’un chemin encore invisible ou d’une capacité manquante.
5.2 De la Machine à Explorer à la Machine à Rendre Capable
Le chapitre précédent distinguait trois opérations.
La Machine à Empêcher contracte l’espace des actions accessibles.
La Machine à Explorer cherche des chemins que la situation présente ne rend pas visibles.
La Machine à Rendre Capable tente de convertir certains de ces chemins en possibilités effectivement praticables.
Elle peut agir sur des facteurs très simples :
- rendre une information trouvable ;
- expliquer un droit ;
- réduire un coût de coordination ;
- identifier l’interlocuteur qui manque ;
- mettre deux personnes en relation ;
- transmettre une compétence ;
- fournir un outil ;
- rendre un document compréhensible ;
- créer une possibilité de recours ;
- permettre une sortie ;
- conserver une trace qui évite de devoir recommencer de zéro.
Une telle machine n’est pas nécessairement une institution nouvelle.
Elle peut être un document, un protocole, une personne, un logiciel, une association, un réseau, un agent conversationnel, une procédure correctement conçue — ou une combinaison de ces éléments.
Son critère n’est pas son apparence.
Son critère est la transformation observée :
qu’est-ce qui devient effectivement faisable après son intervention qui ne l’était pas, ou l’était beaucoup moins, avant ?
5.3 Suicide Corse ne doit pas seulement expliquer
Cette question change la fonction du présent projet.
Si Suicide Corse se contente de raconter une fermeture des possibles, il peut produire de la compréhension.
Si le livre parvient à rendre visibles certains mécanismes, il peut produire de l’exploration.
Mais si le projet prétend aller jusqu’à « réaliser l’impossible », il doit accepter un critère plus exigeant :
quelles capacités son existence rend-elle effectivement accessibles ?
Cela peut être modeste.
Permettre à quelqu’un de retrouver une source fiable.
Rendre compréhensible une procédure auparavant opaque.
Faire apparaître un recours qui n’était pas visible.
Relier deux personnes qui auraient autrement travaillé séparément.
Transformer un témoignage isolé en trace exploitable.
Permettre à un lecteur de distinguer un fait d’une interprétation.
Donner à une institution une objection suffisamment précise pour qu’elle puisse répondre.
Conserver une réponse négative de manière à éviter que l’expérience suivante recommence exactement au même point.
Aucune de ces actions ne « résout » à elle seule ce dont parle le livre.
Mais chacune peut agrandir un espace d’action.
Et c’est cet agrandissement, plutôt que l’adhésion au récit, qui fournit un critère de réussite plus intéressant.
5.4 Publier devient un Act
Le livre lui-même peut être traité comme un Act.
Non parce que publier serait en soi agir efficacement, mais parce qu’une publication crée une situation dans laquelle le Réel peut répondre.
Le protocole devient alors :
traces disponibles
→ reconstruction prudente
→ hypothèses
→ objections
→ possibles à explorer
→ facteurs de conversion manquants
→ Act borné
→ réponse extérieure
→ nouvelles traces
→ correction
La réponse peut être favorable.
Elle peut aussi prendre la forme d’un refus, d’un silence, d’une contradiction, d’une source inconnue, d’une erreur découverte dans le livre, d’une objection juridique, d’une personne disant : « ce mécanisme que vous décrivez n’est pas celui que j’ai vécu ».
Ces réponses ne doivent pas être neutralisées pour sauver la thèse.
Le Corpus conserve la réponse ; il ne possède pas le Réel qui répond.
Un projet réactif n’est donc pas un livre auquel on ajouterait périodiquement des mises à jour.
C’est un dispositif dont la version suivante dépend de ce qui est arrivé à la précédente.
5.5 Objecter avant que le Réel ne le fasse à notre place
Explorer ne signifie pas seulement chercher des chemins favorables.
Une exploration rationnelle doit aussi rechercher ce qui pourrait invalider l’hypothèse.
La fonction d’objection demande :
Qu’est-ce qui pourrait faire que nous nous trompions ?
Dans ce projet, cela impose notamment de rechercher :
- les contre-exemples ;
- les mécanismes alternatifs ;
- les institutions qui ont effectivement ouvert des possibilités ;
- les cas où une règle décrite comme empêchante protège en réalité une capacité plus importante ;
- les situations où une aide nouvelle crée une dépendance supérieure ;
- les hypothèses qui ne survivent pas à une source primaire.
L’objection n’a cependant pas pour fonction de rendre tout Act impossible.
Exiger une certitude totale avant toute action serait une autre manière de fermer le Possible.
La question devient plutôt :
quel Act suffisamment borné nous permettrait d’apprendre quelque chose sans imposer un risque disproportionné ?
5.6 Toute capacité a son revers
Une Machine à Rendre Capable peut elle-même devenir empêchante.
Une assistance peut rendre son intermédiaire indispensable.
Un outil numérique peut simplifier une démarche tout en capturant les données.
Une mutualisation peut donner accès à une ressource tout en supprimant une possibilité de sortie.
Une publication peut rendre visibles certaines personnes au-delà de ce qu’elles avaient souhaité.
Une méthode destinée à produire de la trace peut glisser vers la surveillance.
Il faut donc chercher le revers de chaque gain.
capacité ouverte pour A
→ quelle capacité fermée pour B ?
gain maintenant
→ quel coût plus tard ?
solution ici
→ quelle dépendance ailleurs ?
Ce test interdit une définition naïvement additive du progrès.
Une intervention qui rend quelqu’un plus capable en rendant simplement quelqu’un d’autre plus incapable n’est pas automatiquement un gain capacitaire.
Le coût peut être justifié dans certains cas.
Mais il doit être rendu visible.
5.7 La possibilité de sortir
Le même raisonnement vaut pour le projet lui-même.
Une Machine à Rendre Capable n’est crédible que si elle peut, autant que raisonnablement possible, rendre ses bénéficiaires moins dépendants d’elle.
Un lecteur ne devrait pas avoir besoin de croire l’auteur pour vérifier une source.
Une personne aidée ne devrait pas être prisonnière d’un agent numérique unique.
Une donnée utile devrait pouvoir être exportée lorsqu’elle peut l’être légitimement.
Une méthode devrait pouvoir être reprise, critiquée, remplacée.
Une capacité transmise devrait survivre, au moins en partie, au départ de celui qui l’a transmise.
C’est un test difficile mais simple à formuler :
si l’outil, l’auteur ou l’intermédiaire disparaît, qu’est-ce qui reste capable ?
L’autonomie ne signifie pas absence d’interdépendance.
Elle signifie que l’interdépendance reste suffisamment gouvernable pour que la relation ne devienne pas capture.
5.8 Petits Acts, mais pas petits horizons
La prudence pousse vers des Acts modestes.
C’est généralement une bonne règle.
Un petit Act coûte moins cher lorsqu’il échoue. Il produit rapidement de l’information. Il permet de corriger la carte avant d’avoir construit une architecture entière sur une hypothèse fausse.
Mais cette prudence possède elle aussi son revers.
On peut multiplier indéfiniment les petites expériences pour éviter de s’attaquer à un obstacle structurel.
La règle doit donc être double :
commencer assez petit pour apprendre ; agrandir l’Act lorsque les petits Acts convergent vers le même empêchement.
Autrement dit :
petit Act
→ réponse
→ correction
→ nouvel Act
→ même obstacle
→ même obstacle
→ même obstacle
doit finir par poser la question :
faut-il maintenant agir sur l’obstacle lui-même ?
Sinon la méthode d’exploration devient un moyen sophistiqué de ne jamais bifurquer.
5.9 Ce livre comme première machine incomplète
À ce stade, Suicide Corse n’est pas encore une Machine à Rendre Capable pleinement constituée.
Il est plus prudent de le décrire comme une architecture en construction.
Il possède déjà :
- un corpus de traces ;
- des distinctions épistémiques ;
- une méthode de versionnement ;
- une Machine à Explorer naissante ;
- une hypothèse de Machine à Empêcher ;
- un mécanisme de contradiction ;
- la possibilité de produire des Acts.
Il lui manque encore ce qui permettra d’évaluer sa capacité réelle à rendre capable :
- des Acts explicitement définis ;
- des bénéficiaires et personnes affectées identifiés ;
- des critères de succès et d’arrêt ;
- des voies de sortie ;
- un registre des gains et des revers ;
- des réponses du Réel suffisamment indépendantes du projet lui-même.
Cette incomplétude n’est pas un défaut à masquer.
Elle définit le travail.
5.10 Réaliser l’impossible, finalement
Le sous-titre peut désormais être lu avec davantage de précision.
« Réaliser l’impossible » ne signifie pas promettre qu’aucune limite n’existe.
Il signifie refuser de laisser une limite supposée devenir vraie uniquement parce que personne n’a cherché où elle se trouvait réellement.
La démarche devient :
Impossible ?
→ de quelle impossibilité parle-t-on ?
→ qu'est-ce qui est établi ?
→ qu'est-ce qui manque ?
→ existe-t-il un chemin ?
→ quel facteur de conversion manque ?
→ quel petit Act peut le tester ?
→ quel est son revers ?
→ qui peut sortir ?
→ que répond le Réel ?
→ que faut-il corriger ?
Le résultat peut être : cela ne marche pas.
Cette réponse a de la valeur si elle ferme proprement une branche et évite de reconstruire indéfiniment la même illusion.
Le résultat peut être : cela marche, mais pas pour ceux que nous pensions.
Ou : cela ouvre une capacité et en ferme une autre.
Ou encore : la porte n’était pas fermée ; nous ne savions simplement pas comment l’ouvrir.
Dans chacun de ces cas, le projet aura appris quelque chose.
Et si cet apprentissage rend ensuite quelqu’un capable d’agir autrement, alors le mot « impossible » aura effectivement reculé — non dans le discours, mais dans l’espace des actions accessibles.
Réaliser l’impossible, ici, c’est transformer un possible suffisamment crédible et suffisamment désiré en capacité effective, puis accepter que le Réel décide si le chemin tient.