3 Quand les possibles se ferment
L’hypothèse explorée ici est qu’une partie de la vulnérabilité humaine peut être décrite non seulement en termes de souffrance présente, mais aussi en termes de contraction du champ des futurs praticables ou désirables perçus.
Cette hypothèse doit être confrontée à la littérature sur l’entrapment, le désespoir, la défaite et la constriction cognitive. Elle ne doit pas être projetée mécaniquement sur le cas de Marie-Louise.
Le même vocabulaire peut ensuite être testé à une autre échelle, avec prudence : un territoire peut perdre des options, des capacités ou des futurs praticables sans qu’il soit pertinent de lui attribuer une psychologie humaine.
L’enquête doit donc distinguer au minimum :
possible non réalisé
≠ possible devenu inaccessible
≠ option perdue
≠ capacité non acquise ou dégradée
≠ cascade de possibles descendants affectés
L’enjeu de cette distinction est de rendre la fermeture du Possible documentable et contestable, plutôt que métaphorique.
3.1 De la fermeture des possibles à la liberté effective
Le noyau doctrinal Rendre capable propose désormais une convention opérationnelle :
La liberté est proportionnelle à l’étendue de la capacité effective à agir.
Cette proposition ne cherche pas à résoudre la question métaphysique du libre arbitre. Elle fournit un objet d’enquête : l’ensemble des actions qui sont effectivement accessibles à un agent dans une situation et un horizon donnés.
Une possibilité seulement imaginable, juridiquement permise ou matériellement présente n’est donc pas encore une capacité effective. Entre la ressource ou le droit et l’action praticable interviennent des facteurs de conversion : information, argent, temps, énergie, mobilité, compétence, soutien, accès administratif, environnement social, état physique ou cognitif, et d’autres contraintes propres à la situation étudiée.
La fermeture d’un possible peut ainsi être décrite comme une transformation de l’espace d’action :
ressources / droits / possibles
→ facteurs de conversion
→ capacités effectives
→ actions effectivement accessibles
→ choix et réalisations
L’enquête doit chercher à quel endroit de cette chaîne une possibilité demeure ouverte, devient coûteuse, fragile, invisible, impraticable ou disparaît.
3.2 Écart capacitaire et perte de chance
Cette lecture permet de distinguer la liberté formelle de la liberté effective. Une personne peut avoir le droit de faire quelque chose sans disposer des conditions qui rendent cette action réellement accessible. De même, un territoire peut disposer de ressources, de compétences juridiques ou d’infrastructures sans que celles-ci se convertissent en capacités effectivement accessibles à ses habitants.
On appellera ici écart capacitaire la distance entre un espace de capacités de référence et l’espace des capacités effectivement accessibles.
Le choix de la référence doit rester explicite et contestable. Il peut s’agir d’un état antérieur, d’un territoire comparable, d’un droit effectivement exercé ailleurs, d’une technologie disponible, d’une trajectoire raisonnablement accessible ou d’un autre contrefactuel documenté.
Lorsque les éléments sont suffisants pour soutenir un tel raisonnement, on peut parler de perte de chance capacitaire : non pas affirmer qu’un autre résultat se serait nécessairement produit, mais estimer qu’une ou plusieurs actions ou trajectoires raisonnablement accessibles ont été rendues moins accessibles ou perdues.
perte de chance capacitaire
≈ capacités raisonnablement accessibles dans le scénario de référence
- capacités effectivement accessibles
Cette notion ne transforme pas une possibilité perdue en causalité certaine. Elle oblige au contraire à documenter le contrefactuel, les mécanismes, les alternatives et les incertitudes.
3.3 Deux échelles, une même question opératoire
Pour une personne, la question devient : quelles actions et quels futurs lui étaient effectivement accessibles à chaque moment, lesquels se sont ouverts ou fermés, et que permettent réellement d’établir les traces disponibles ?
Pour la Corse, la question change d’échelle sans attribuer au territoire une psychologie humaine : quelles capacités économiques, temporelles, énergétiques, cognitives, administratives, géographiques, sociales ou politiques sont effectivement accessibles aux habitants, comment sont-elles distribuées, et comment évoluent-elles ?
Une moyenne territoriale ne suffira pas. Une liberté effective très élevée pour quelques-uns peut coexister avec une forte contraction de l’espace d’action d’autres groupes. Médianes, quantiles, minima, dispersion et inégalités d’accès devront donc compléter les indicateurs agrégés.
Le passage de Marie-Louise à la Corse ne repose ainsi ni sur une analogie psychologique ni sur une causalité commune déjà démontrée. Le point commun est plus limité et testable : l’étude de l’ouverture et de la fermeture des capacités effectives d’agir.